La Prophétie de la pastille
Nous sommes le 29 novembre 2025, l’hiver est en place dans ce coin du monde. La neige ne tapisse plus les paysages depuis quelques années. Les bonhommes de neige ont migré plus au nord, vers des contrées plus froides laissant derrière eux de la pluie, de la grêle et des nuages bien bas. La nuit consume les dernier rayons de la journée. Les maisons aux alentours se parent de lumières chaudes, et les cheminées soufflent de belles volutes de fumée qui dansent sur un ciel fatigué. Les dernières voitures ramènent, à la hâte, les retardataires dans leurs nids douillets. Nous nous installons confortablement dans le salon. La télévision diffuse les infos qui passent en boucle. On ne parle que des incendies terribles qui ravagent plusieurs parties du monde. Les images de forêts en flammes et de villes évacuées défilent sur l’écran. Sur la Une : « Le Japon connaît le pire incendie de forêt depuis 50 ans,… » ZAP, la Deux : Les autorités australiennes ont appelé les habitants de nombreuses localités rurales à évacuer leur maison, en raison des flammes qui ravagent actuellement le parc national du sud-est de l’Australie. » ZAP, la Trois : « Avec le vent qui se renforce, le risque de nouveaux départs de feu à Los Angeles inquiète la population… »
- « Tu n’as pas envie d’éteindre ? » dit mon épouse, en déposant un plat de moules sur la table basse où nous aimons souper ensemble.
Cette ambiance délétère n’affecte en rien cette douce soirée, juste à côté du feu qui crépite dans le poêle en diffusant une chaleur réconfortante. Il y a sans doute quelque chose d’indécent à savourer nos moules-frites pendant que l’Australie s’embrase, alors que mon cœur s’enflamme pour cette sauce à l’ail dont Nathalie a le secret. Nous discutons de tout et de rien, de notre journée de travail, de nos enfants, de nos projets, de tout ce qui rythme nos vies. À la fin du repas, je me lève en grimaçant, mon dos me fait mal et quelques articulations craquent. Je rassemble les assiettes et les couverts, je les dépose de manière anarchique dans le lave-vaisselle. Instinctivement, sans vraiment y prêter attention et par habitude, j’ouvre la porte sous l’évier pour attraper une pastille que je dépose dans la machine. Programme éco, je jette mon torchon par-dessus mon épaule et referme la porte.
CLAK.
- « Et merde… »
Les plombs ont dû sauter. Il fait noir, trop noir si bien que j’ai du mal à m’orienter. L’aube est devenue crépuscule, la nuit s’impose en un claquement de porte. Il n’y a plus aucun bruit, sauf celui de ma propre respiration. L’obscurité engloutit tout autour de moi. Les couleurs, les reliefs sont aspirés dans le néant, même les flammes qui nous réchauffaient dans le poêle ont pris la fuite. Le vide m’enlace.
- « Nathe ? » Je m’attends à un retour, mais rien. Je réitère - « Nathe ? Nathe ? Tu m’entends ?». Mais elle n’est pas là, plus à l’écoute. Le silence et l’abîme se lient contre moi. Inquiet je me décide de repartir à tâtons à sa recherche mais le bruit d’un verrou qu’on actionne me fait sursauter. Une porte dont je ne connais aucune existence, s’ouvre, dans un grincement métallique, laissant passer une silhouette sombre, éclairée en contre-jour écarlate.
Je tressaille, lâche un cri. « Aaaa, qui est-là ?»
Du regard je suis son ombre dans la pièce remplie d’une chaleur obscure, loin de mon confort quotidien. Je le sens, il est là. Les murs sont capitonnés, empêchant les sons de s’échapper vers l’extérieur, et aucun bruit ne semble vouloir y entrer. J’insiste, « Qui est là ? Montrez-vous ! » « Nathe, arrête ce n’est pas drôle ! » Je fouille mes poches, pas de briquet ni de smartphone pour me venir en aide. Sur ma gauche dans les contours de la porte par laquelle l’intrus vient d’entrer, une lueur se faufile. Elle est faible mais suffisante. À ma droite, une fenêtre se cache derrière un rideau lourd, aussi sombre que la situation dans laquelle je me trouve. C’est clair je ne suis plus chez moi, par je ne sais quelle magie ma maison a disparu.
- « Aby, Aby,… » j’appelle mon chien qui ne vient pas, qui s’est volatilisé lui aussi. Cela me réconforte, comme si le moindre fait de prononcer son nom pouvait me protéger. J’ai franchi une frontière, entre le réel et l’irréel, entre le rationnel et l’absurde.
Un hurlement sur la pierre, un grincement strident surgit, mes oreilles me font mal. L’inconnu tire une chaise en métal de dessous d’une table de cuisine et s’assoit en face de moi. Il allume une petite lampe avec un abat-jour en forme de cône diffusant une faible lumière sur ses doigts boudinés qui galopent sur la toile cirée aux motifs de fruits et légumes. Son visage se dessine doucement dans la pénombre.
Le temps semble suspendu, je suis au centre de la tempête, dans l’œil du cyclone. Il fait si calme d’un seul coup et en cet instant, je ne sais pour quelle raison, je n’ai plus aucune crainte, aucune peur, ni même la moindre angoisse. Je dois probablement faire un rêve absurde.
- « Vous n’êtes pas dans un rêve ! » L’homme pousse ses deux mains sur la table. Son visage entre dans la lumière. « Agent D., appelez-moi simplement D. Si vous préférez. » Il me fixe un moment, ce qui me parait une éternité. Je sens son regard me déshabiller, il m’inspecte, il m’analyse dans les moindres détails. Je prends le temps, je ne saurais dire combien de temps, mais je persiste à croire que je suis dans un rêve, ou peut-être un cauchemar. Ne jouons pas sur les mots, ce n’est pas le moment. La seule et vrai question, c’est de savoir ce que fait ce personnage chez moi, même si je ne reconnais rien de cet endroit. Dans la situation où je me trouve je n’ai rien à perdre. Soit je rêve et je vais me réveiller d’un instant à l’autre soit j’ai basculé dans la folie et je n’en serai jamais conscient. – « Nathe ?, Aby ? » je rigole tout seul. Non il n’y a vraiment personne. Je regarde monsieur « D », la main sur le dossier d’une chaise. – « Je peux ? »
- « Vous avez terminé votre cinéma ? Oui asseyez-vous ».
Je tire la chaise et prend place face à mon interrogateur.
- « Excusez-moi ? Mais où suis-je, qu’est-ce que je fais ici ? »
- « Vous allez le savoir dans un instant. Nous attendons encore R. » Son regard persiste.
Je le regarde, est-il réel ? Si je tends ma main, vais-je le toucher ou le traverser ? Je vois dans son regard qu’il me conseille de ne pas essayer. Il lit en moi, il anticipe chacune de mes pensées. Je dois être vigilant. Je cherche quelques indices autour de moi, des éléments qui pourraient m’aider mais je ne vois rien. Je finis par revenir sur lui.
- « R ? »
- « Oui l’agent R., ma collègue. »
- « Je me permets d’insister, mais j’aimerais comprendre ce qu’il se passe… » Tout en ouvrant mon col de chemise. Mon interlocuteur s’enfonce dans son siège avec un long soupir d’agacement. Il tourne la tête vers sa gauche. Mes yeux, qui se sont habitués peu à peu à la pénombre, captent alors un détail que je n’avais pas encore remarqué : un autre homme se tient debout juste derrière le premier, presque invisible, tapi dans l’ombre. Je ne l’ai pas vu entrer, il devait déjà être là. Je peux distinguer ses deux mains croisées sur sa ceinture, des bras de lutteur qui imposent le respect. Le colosse semble statique, ancré dans le sol, imperturbable.
- « Oh, j’en oublie ma politesse, je vous présente Jacques. »
Jacques se pencha un moment, sa grosse main dans la lumière me salua et il se redressa dans sa position initiale.
Alors que je m’apprête à reprendre la parole, pour tenter de dénouer cette étrange situation, une femme de petite taille se joint à nous avec empressement. Elle apporte sur un plateau une coupe de champagne qu’elle dépose sur la table. « Excusez mon retard, mais c’est un peu le bazar à l’extérieur ! » Elle s’adosse contre le mur, remet quelques cheveux en place, ajuste ses lunettes sur son nez en trompette. Elle regarde Jacques « Trouver du Champagne ce n’est vraiment pas facile pour le moment » Elle semble encore plus petite maintenant qu’elle se trouve auprès de lui.
- « Et voici ma collègue, l’agent R. »
- « Bon et bien… Je pense que nous sommes tous réunis ! Nous pouvons commencer, enfin si vous êtes d’accord ? » L’agent R. et Jacques acquiescent, puis « D » se retourne vers moi. « Et vous ? »
- « Pardon mais j’aimerais bien savoir ce qu’il se passe ! »
- « Aaah les humains et leur impatience ! Nous voulions vous féliciter d’être arrivé jusqu’ici ! »
Je prends mon mouchoir pour m’essuyer le front qui commence à perler. Il fait de plus en plus chaud.
- « Me féliciter ? Je ne pense pas être arrivé jusqu’ici, devant vous, de mon plein gré… » Les trois acolytes se mettent à rire, « D. » se penche vers moi.
- « Je comprends votre désarroi, et j’admire cette pudeur, ce respect envers ceux qui sont restés derrière vous. C’est tout à votre honneur ! » Hagard, je le fixe dans un temps suspendu.
- « Derrière moi ? Mais enfin, de quoi parlez-vous à la fin ?! Venez-en au fait ! »
- « Je vous l’ai dit, vous avez réussi ! Vous êtes notre super gagnant ! » L’agent R., Jacques et « D. » se mirent à m’applaudir. « Tenez, voici votre récompense ! » « D. » dépose alors une jolie boîte en bois, enrubannée de rose. « C’est moi qui l’ai faite ! » L’agent R. étire un grand sourire de satisfaction.
- « Je ne suis pas certain de vous suivre… Le gagnant de quoi au juste ? »
- « Vous êtes le dernier ! Le dernier ! Et par conséquent vous êtes le premier ! Le premier à y arriver ! Vous êtes le super champion ! » D’un geste de la tête, il m’invite à me rendre vers la fenêtre. Je tourne mon visage. La fenêtre m’appelle, je n’avais pas vu qu’elle était ouverte derrière le rideau. Le drapé danse langoureusement, chaque ondulation est une caresse m’invitant à le rejoindre. - « Viens… viens… Nicolas je t’attends, viens,… je te dirai tout, viens,… »
- « Hum hum » « D. » toussote pour me rappeler à la situation. Je secoue la tête, le rideau ne me parle plus.
L’angoisse me gagne quelques instants. Je sens les yeux de « D » me pousser dans le dos. « Dépêchez-vous, on ne va pas y passer l’éternité! » J’avance, le pas incertain, je me retourne une dernière fois comme si je cherchais maintenant un soutien de mes geôliers, mais ils sourient, ils sont impatients, ils exaltent déjà à l’idée de ce qui m’attend. Ma main tremblante caresse doucement le tissu du rideau, laissant un instant filtrer la vérité dans un pli de sa robe. Stupéfait, j’écarte les deux pans de la tenture avec fracas. Je suis foudroyé par tant d’horreur. Les forêts brûlent au firmament, les villes se dispersèrent en éclat de poussière dans le ciel rouge, les villages ne sont plus que des décors de cendres chaudes, les maisons fondent comme des glaçons, tout est en feu. Dehors, le monde se consume. L’éther a fini de brûler les nuages et les oiseaux, les rivières déversent le sang encore bouillonnant des hommes. Incapable de tenir sur mes deux jambes je m’écroule sur le sol tiède de la pièce. Étais-je passé de l’autre côté du petit écran ?
- « Je… Comment est-ce possible ? » D’un bond, je me redresse, courant presque à reculons pour fuir, à moitié hypnotisé, de ce que je viens de voir. Je m’écrase sur un siège qui se trouve sur mon passage. « Nath, Charline, Elena, Diego, Jordan… où sont-ils ? » Je pense à ma famille avec effroi.
- « Aaah cette faiblesse, cette dépendance que vous avez vous les humains… Ne pensez plus aux autres ! » L’homme se penche en avant, son regard perçant fixé dans le mien. Il arbore une petite moustache bien taillée, son sourire brûlant flotte sur ses lèvres. « Il ne peut y en avoir qu’un ! Et c’est vous. Ouvrez votre cadeau. » Je me tais un instant. Les larmes coulent le long de ma joue.
- « Je sais ! C’est une farce ! Une caméra cachée ! » Mon nez renifle à chaque syllabe, j’hoquette. Ils pouffent de rire à nouveau.
- « Vous mentez, cessez donc de me torturer… »
- « Mais allez-vous vous taire, arrêtez de pleurnicher comme une fillette. Une caméra cachée ? Pour quoi faire ? Qui pourrait bien la regarder ? Je vous le répète, vous êtes le dernier ! Ouvrez votre cadeau ! » Tous me toisent avec excitation. Frénétiquement, j’approche le cadeau vers moi. Sur la petite boite sculptée est inscrit « Purificatio per lavacrum ». Avec prudence, je soulève le couvercle. L'intérieur est tapissé d’un tissu nacré, aux reflets irisés comme une perle. Les plis du revêtement renvoient des éclats opalescents, capturant la lumière d’une manière presque irréelle. En son centre, une pastille de lave-vaisselle repose, lovée dans son écrin comme un joyau inattendu.
- « Qu’est-ce que c’est encore que cette connerie ! » Je hurle, referme le présent avec colère.
- « Jacques ? » Une voix étouffée se fit entendre, la boite vibrait presque dans mes mains lorsque Jacques la saisit. Avec toujours autant de flegme, il ouvre l’écrin et repose ses deux mains devant lui. « Merci » répond alors la pastille, dont l’allure jadis insignifiante se voit désormais rompue par un œil inquisiteur, rouge, qui me fixe avec dédain. Je sursaute.
- « C’est donc lui notre grand triomphateur ? Pas très costaud, un rien l’impressionne ! »
- « Il ne vous plaît pas patron ? » « D. » prend un regard sévère.
- « Je m’en contenterai. N’est-ce pas le dernier ? N’est-ce pas enfin le grand jour ? » Je tente d’intervenir, de mettre fin à cette mascarade, mais la pastille reprend de plus belle. « Tout ce temps ! Vous n’imaginez pas combien de temps nous sommes restés là, à patienter. Nous étions des millions en attente de quelque chose. Nous avons observé depuis plusieurs milliers d’années, à analyser cette obsession pour la propreté. Les hommes ont attiré notre attention ». la pastille aboyait ses paroles avec ferveur dans un discours de propagande. « Frotter, astiquer, balayer, récurer, nettoyer, épousseter, déblayer, tout ça pour faire briller votre société. Mais il en fallait toujours plus, tout éliminer… jusqu’au dernier. » La pastille plonge son œil dans le mien . « Quelle utopie ! » Elle s’arrête un instant, tournant son regard vers la fenêtre, où seul le rideau me protège encore du désastre. « Mais heureusement, nous avons décidé de vous donner un coup de main. » Son œil me fixe de nouveau, rieur. « Cela n’a pas été très compliqué, vous nous avez invités dans vos foyers. Matins, midis et soirs nous étions là. Un geste simple, hop, dans la machine ! »
- « Je… que voulez-vous dire ? Je ne comprends rien… Nous aider à quoi ? » D’une voix tremblante, je gémis.
- « Mais enfin ! Le grand nettoyage ! L’extinction de masse ! Rien de bien impressionnant, une simple réaction en chaîne ! Chacune de mes compatriotes s’est sacrifiée pour la gloire du grand CALGOFINISH 3 en 1 ! Gloire à moi ! »
- « Gloire au grand CALGOFINISH 3 en 1 ! » D. R. et Jacques chantent en cœur. Leur rires et leurs voix plongent la pièce dans le chaos. Jacques frappe sur la table pour rétablir le silence. La pastille reprend de plus belle. « D’ailleurs, je ne vous ai pas encore présenté l’équipe. Voici l’agent D. Il a pour mission d’éliminer la graisse, les résidus, les saletés tenaces. »
J’écoute avec effroi.
- « Ne me regardez pas comme ça garçon, regardez plutôt dehors ! C’était leur sort ! L’espèce humaine, nettoyée en un claquement de doigt ! Jacques ? » Au son de son nom, Jacques fait claquer son pouce et son majeur sur la paume de sa main. CLACK. « Mais trêve de plaisanteries, voici l’agent R., responsable du rinçage. Elle repasse souvent derrière D. Et puis il y a Jacques bien sûr ! L’Agent AC. Il s’assure qu’il ne restera aucune trace, il empêche… vous savez… l’accumulation de dépôt…. »
- « De dépôt ? »
- « Oui, enfin, vous les humains, vous aviez compris j’espère ? »
Je vois flou, à l’extérieur, la chaleur du brasier m’oppresse, ma gorge est sèche.
- « Et moi ? »
- « Vous ! ». Elle sourit, « votre avenir sera aussi funeste. Vous allez mourir, il ne doit rien rester. Mais attention, vous êtes le grand gagnant ! Peu importe la fin, elle sera inévitable mais vous aurez le sentiment de partir en vainqueur. On vous laisse même le choix, celui de passer vous-même par cette fenêtre ? Ou de demander à Jacques de vous raccompagner ? »
Je fixe l’ouverture au fond de la pièce, derrière le rideau. Est-ce donc comme cela que tout s’arrête ? Notre existence ne dure-t-elle que le temps d’un cycle ? Je rigole nerveusement, un cycle… J’espères m’endormir sans jamais me réveiller. Dois-je marcher sur les braises, sur les cendres de ceux que j’avais aimé ? Combien de temps ma mort va-t-elle durer ?
Je me redresse, fier. Je les regarde. Trois visages et un œil malsain me défient. Va-t-il le faire ? ils ricanent, ils se mettent à danser, ils chantent :
- « Adieu la vie, adieu l’amour
- « Adieu toutes les femmes
- « C’est bien fini, c’est pour toujours
- « Rien ni fera, cette fois-ci sera la bonne
- « N’astiquez plus, ne frottez plus, le feu s’en chargera…
La chaleur des flammes parvient à mon visage à mesure que je me lève de ma chaise. Et tandis que ma langue cherche encore un peu d’humidité, je m’exclame soudain d’un ton confiant.
Ils stoppent nette leur célébration, les sept yeux me dévisagent, stupéfait par tant de liberté.
- « Finissons-en. Je vous remercie de m’avoir donné le privilège d’être le grand lauréat de la vie. Le dernier humain. Et comme grand gagnant, je voudrais trinquer avec vous un ultime toast ! Cette coupe de champagne que vous avez apporté madame ou devrais-je dire, agent « R » avec tant de gentillesse, ne devrait pas être gâchée. Vous en conviendrez ! » Alors d’une main tremblante, j’attrape la coupe de champagne.
« C’est à vous que je le dois. Gloire à CALGOFINISH 3 en 1 ! »
- « Gloire, gloire, gloire à CALGOFINISH 3 en 1 ! » « D. » « R. » et Jacques ondulent, rythmés par une humeur triomphale. Ils reprennent en cœurs leur comptine en frappant dans leur mains, - « Adieu la vie, adieu l’amour
- « Adieu toutes les femmes
- « C’est bien fini, c’est pour toujours
- « Rien ni fera, cette fois-ci sera la bonne
- « N’astiquez plus, ne frottez plus, le feu s’en chargera
- « Adieu l’espoir du soir
- « Au matin il n’y aura plus rien
Ils tournent en farandole, en cercle lent, à la queue leu leu, puis en spirales chaotiques, bras levés, bouches grandes ouvertes. Les corps ondulent, se heurtent, s’enlacent, dans une ronde qui ne connaît plus la fatigue. Le sol vibre sous leurs pieds. Les murs s’effacent, les lois, l’amour, les sentiments, tout y passe. Il n’y a plus de limites, plus de dehors, plus de dedans.
La fête atteint son sommet, ivre d’elle-même, comme une orgie finale offerte au néant. Plus de frontière. Ni celles des pays, ni celles des âmes, ni celles entre les vivants et les morts. Le feu a tout nettoyé. Ils sont unis dans cette danse grotesque, dans ce carnaval de cendre et de flamme. Leurs rires sont des couteaux, leurs cris des incantations.
Et tandis que je lève une dernière fois mon verre, sous le regard jubilatoire de cette pastille de pacotille, je m’écrie :
- « Longue vie au dernier des hommes ! Longue vie à l’espérance. Ne m’enterrez pas trop vite car tant qu’il restera un Homme il restera l’espoir ! » Dans un silence qui se fit brutal, j’ai à peine le temps de voir s’ouvrir grand cet œil cauchemardesque que d’un geste rapide je verse le contenu de ma coupe dans la boite. De la mousse jaillit de l’écrin, et comme un cri qui s’étouffe, dans une cacophonie de mots en poudre, la pastille se met à hurler avant de se dissoudre et de disparaître dans sa prison de bois, sa forteresse désormais silencieuse. Doucement, je referme le cercueil avec pour seul épitaphe « Purificatio per lavacrum ». Autour, Jacques a disparu, laissant sur le mur quelques résidus de calcaire. Je me lève prudent. L’agent R. s’est liquéfiée et l’agent D. évaporé. Je suis enfin seul. Et maintenant, qu’est censé faire le grand gagnant de la vie ? Je prends un instant, puis repousse la chaise délicatement. J'attrape mon torchon sur mon épaule pour essuyer la table. Je frotte, j’astique, je sèche. Je prends la boîte, me dirige vers la fenêtre j’écarte le rideau. Tout crépite, les braises rougeoient, le monde est à plat. Je regarde le coffret une dernière fois « Purificatio per lavacrum ». je la jette dans l’herbe incandescente. Je la regarde se consumer…
©Nicolas Debuyst